dimanche 17 mars 2019

En algún árbol del mundo


A Gabi


Entre dos ramas y cuatro patas se reían dos troncos de pajaritos. No sabían bien quienes eran ni como ahí habían llegado. Pero ambos riendo, soñaban y cantaban el mundo: 
"Aquí estamos los dos, en algún árbol del mundo". 

Sopló el viento 

Uno fue llamado por el absoluto. Quería volar, volar alto. Tomó el mar y se fue solo. El otro quiso quedarse en el árbol para tener raíces. Para oler las hojas y las flores. 
- ¡Nos veremos pronto, había dicho uno, en algún árbol del mundo! 

Llegó el otoño 

Un pájaro estaba solo en un mundo oceánico. El otro tenía frio ahí en el árbol muriendo. ¿Dónde están los asados?, se quejó uno. ¿A dónde se van los colores?, suspiró el otro. Y los dos de pensar en voz baja: ¡Ah! ¿qué nos queda de ese canto de algún árbol del mundo? 

Creció el invierno 

Salieron volando los pajaritos cada uno por su lado. Uno fue por el oeste el otro por el oriente. ¡Hasta el horizonte y nunca parar! se exclamaban las aves. 
Pero ambas sin saber, que a golpe de acimuts se dibuja una tierra redonda. 

"¿Qué haces acá?" preguntó el primero pájaro. "Ajá, ¿y tú qué?" preguntó el segundo. 
Que impooooorta amigo, si aquí estamos juntos, en algún árbol del mundo.



vendredi 8 mars 2019

Postale V - La Honte


À Annie


Ne me regarde pas. Ne te retourne pas. Je ne veux surtout pas que tu me vois comme ça. Je ne veux surtout pas que tu me vois comme je suis. Car qui suis-je moi pour exister en-dehors de ce que je me crée, en-dehors de ce qu’ils se créent de moi, en-dehors de ce que je reflète après avoir passer un long moment à projeter un moi créé pour moi, pour toi, pour eux.

Si tu me regardes, si tu te retournes, tu me verras comme ça. Tu me verras comme je suis avant d’être celle que je croyais être ou que tu espérais que je sois. 

Tu ne me verras pas sous la lumière orangée de 17 heures, l’heure d’or qui enflamme le crin et anime l’iris sous une douce lueur de fougue et d’espérance. Tu ne me verras ni sous mon filtre bleuté des réseaux sociaux ni en noir et blanc par la vertueuse patience d’un tirage argentique ou la sublime immédiateté d’une capture Polaroid. Tu ne verras qu’un brouillon de moi. Un moi imparfait aux couleurs fades et sans contraste.

Ne me regarde pas. Ne te retourne pas. Car tu verras que je ne me contrôle pas. Que quelque chose s’immisce à travers mes veines qui gonflent puis battent à mes tempes. Je te jurerai de n’avoir rien pris mais quelque chose me changera soudainement et violemment comme par enchantement. Mes mains seront moites et mon odeur poivrée. Je serai persuadée de ne pas être à la hauteur mais je siégerai déjà tout en haut de cette montagne russe prête à dérailler en amorçant la grande descente qui me fera perdre le fil de mes pensées et de mes mots jusqu’à me rendre muette et figée de peur. Et je sentirai mon cœur dans un looping en supposant que je ne suis toujours pas celle que je croyais être ou que tu espérais que je sois.

Regarde-moi. Retourne-toi. Et tu verras un moi sans café ou sans thé vert, un moi aux yeux entrouverts comme mon sexe qui patiente et s’impatiente entre mes jambes. Comme mon sexe que tu tentes désespérément d’inclure dans ta langue sans même savoir comment t’y prendre. Tu me verras à la fois chercher mes formes et tout faire pour les atténuer. Et je porterai ma chair comme un pull à paillettes. Comme un vêtement qu’une mère nous achète mais qu’on déteste.






mercredi 6 mars 2019

Postale IV - Mémoire épisodique


À Marion


Quand vient le moment de se remémorer notre enfance, nos souvenirs se bousculent et se cassent les uns sur les autres pour savoir quelles images referont surface et lesquelles resteront là, un bon moment, à imprégner notre tête, apportant avec elles d’autres images, des sons, des odeurs et des goûts.

On se retrouve alors plongé dans la maison familiale, en vacances ou à l’école primaire. De l’école on revoit cet immense mur de briques rouges face à une clôture. On se rappelle de toutes ces chenilles bleutées et velues qui y montaient lentement mais sûrement au printemps ou qui y demeuraient inertes baignées de soleil. On se souvient du jour ou l’on en vit une sur notre pantalon qui nous fit hurler de peur, puis rire aux éclats.

Les expériences vécues sont mémorisées par des milliards de neurones reliées entre elles qui intègrent aussi notre propre interprétation de l’histoire. De ce mur de briques apparaît alors cette cour et de cette cour surgissent ces quinzaines de minutes nommées « récréation »; sept minutes gaspillées à enfiler une combinaison d’hiver, six minutes à avoir froid et deux minutes passées en rang cordé deux par deux pour rentrer dans l’établissement. On se souvient des jours de pluie où une voix rauque et grave retentissait dans toute l’école et annonçait qu’il n’y aurait pas de surveillance à l’extérieur, on réentend toutes ces voix criant « hourra » soulagées de ne pas avoir à affronter la pluie comme elles affrontaient le froid. On se rappelle des premiers courageux – fous - qui arboraient fièrement short et t-shirt dès les premières fontes des neiges et des plus frileux qui n’attendaient pas les dernières chutes de feuilles pour sortir le manteau d’hiver du placard à la fin de l’automne.

On revoit une jeune fille déjà presque femme seule debout dans la même cour d’école qui observait les autres gamins encore gamins s’époumoner à courir dans tous les sens. Elle demeurait silencieuse en souriant. Elle avait déjà compris à son âge que rien ne vaut un rire ou un silence. Elle était si mystérieuse et si sage. Chaque matin, elle sortait de son petit sac en bandoulière quelque chose enroulé d’une feuille d’aluminium. C’était un processus méthodique car routinier, attendre le timbre de la cloche, sortir tranquillement de l’école, demeurer debout sur l’asphalte près de la même fenêtre et du même arbre, ouvrir son sac, y plonger sa main droite, en ressortir un mystérieux objet enroulé dans le papier futuriste et demeurer là, à observer les autres. Et si quelqu’un était près d’elle, il était d’abord suspicieux puis fasciné par le contenu. Et fasciné par la maman qui pensait à le glisser chaque matin dans son sac. Chaque matin cinq jours par semaine durant 35 semaines de cours et des poussières : 182 jours d’école par année. Et si cette personne avait de la chance, l’enfant partageait avec elle. Et alors elles étaient deux à sourire en silence à regarder les autres enfants être enfants.

Quand vient le moment de parler d’une personne, notre cerveau récupère ainsi un souvenir particulier, le plus fort ou le plus obstiné. Et alors on demeure là, à le visionner dans notre tête, à l’observer, à le contempler, à laisser nos neurones le modifier.

Il n’y avait peut-être rien d’extraordinaire dans les gestes de cette enfant ni dans ce mystérieux objet mais l’enchaînement d’images gravées dans une mémoire à long terme les rend aujourd’hui absolument fascinants. Et alors après toutes ces années, en pensant à un prénom, on se souvient encore très nettement de cette enfant souriante et de son concombre pelé soigneusement enroulé dans du papier alu dans la cour de récré.




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mercredi 29 août 2018

Postal III - Resaca de amor


A Ricardo



Al alba, esa boca seca se acercó a un vaso sucio para besarlo, como se besa una mano abierta, como se abre un corazón insaciable que mendiga afición.


Recogió migas de memorias mientras le dolía su cabeza, como un estómago gritando, como grita la música inaudible de dos ojos ámbares.


Al ocaso, en su bañera tibia sintió la ausencia, como coaguló la suya, como coagulan los te amo los te quiero y los no te entiendo.


Miró las cenizas flotando y el cielo llorando, como llora un vino tinto destapado, como se destapan los labios y como voló por fin de su jaula 
un pájaro libre.








lundi 13 août 2018

Postale II - Désirée


À François



La décision d’avoir un enfant avait été prise dans un autobus quelque part dans une ville se voulant plus grand de ce qu'elle est, en Amérique du Nord. Dans un autobus, un couple avait conclu, un jour d'automne, qu'il était temps de donner la vie. Les détails du jour et de l'acte en question sont, à ce jour, demeurés méconnus, mais un pic de naissances à la fin du printemps et durant l'été nous révèle que l'automne, cette année-là, avait dû être bien froid.


Le choix effectué dans ce transport en commun au sein de cette petite ville du quarante-septième parallèle en était un sûrement déraisonné et évidemment sous-estimé. Il était fort probablement le fruit et la continuation logique de deux êtres partageant le même toit et mangeant dans le même ensemble d'assiettes - celui reçu en cadeau par un parent qui cherchait à se débarrasser de ces plats floraux démodés et inutilisés depuis de nombreuses années.


Vint l’heure du test qui se révéla positif. On répéta à la famille et aux amis - et plus tard, à l’enfant lui-même - qu’il avait été désiré. Car il était fréquent et presque nécessaire, à cette époque, de distinguer les êtres désirés des accidents de parcours. La notion de désir était telle que la première question normalement posée à une jeune femme enceinte était si elle voulait le garder. Et de la réponse obtenue, une image était faite des parents, de l’enfant, de la nouvelle famille.


Être parent d’un enfant désiré était bien sûr beaucoup plus louable. On montrait aux autres qu’on avait le contrôle sur sa propre vie et qu’on avait soi-même choisi de donner la vie à un nouvel être humain duquel on promettait implicitement de prendre soin et de chérir jusqu’à la fin de sa vie – voire jusque dans l’au-delà. À l’image d’un dieu, on devenait un créateur conscient de ses nouvelles responsabilités.


Il en allait de même pour un enfant désiré qui comportait supposément plus de crédits qu’être un enfant surprise. Car être un enfant attendu impliquait qu’on avait été conçu consciemment, qu’on avait été prévu, que deux personnes s’étaient dites, un matin dans un autobus, « allez, c’est le moment ! », parce qu’ils avaient atteint un certain niveau social, celui du couple stable établi, des ressources économiques qui ne fluctuent plus trop et qui suffisent à alimenter une autre bouche ou simplement celui de l’envie d’autre chose ou peut-être même de l’ennui. Car, après tout, le désir ne naissait-il pas du manque ou de la simple envie de posséder ce que nous ne possédons pas encore ?


Qu’on ne s’y méprenne pas, loin de moi l’envie de juger le fait d’éprouver cette envie d’enfantement. Et j’ajouterais qu’il était et qu’il est toujours inévitable aujourd’hui pour tout être humain de désirer. Le désir est à la fois ce qui nous pousse à accomplir et réaliser des choses, mais est également promesse d’un meilleur soi en tentant de combler l’absence de quelque chose.


Mais sans doute y avait-il, ce jour-là dans cet autobus, une volonté de « reproduction ». J’entends «reproduire » au sens de se donner une autre vie, donner vie à un autre soi pour, peut-être, tenter de combler un manque, une lacune au fond de soi. Mais qu’arriverait-il quand le désir serait comblé ? Quand on obtiendrait finalement ce que l’on désirait, ne passerait-on pas à autre chose et n’en viendrait-on pas à désirer autre chose ? En était-il de même avec les enfants désirés ?


Et c’est ainsi que, neuf mois plus tard, apparaissait l’enfant.


Venir au monde et grandir en tant qu’enfant désiré comportait quelques avantages. On ressentait un soulagement en pensant qu’on n’était pas le fruit d’une mauvaise surprise et qu’on avait en quelque sorte le droit d’être là, le droit d’exister. On s’autoproclamait supérieur et on niait la possibilité d’un quelconque rejet de ses parents car, je le répète, on avait été désiré.


Mais être un enfant attendu, c’était aussi être définit comme un objet répondant à une attente et, de ce fait, c’était se demander constamment si on était à la hauteur des espérances de ses parents. Parce que finalement, être un enfant désiré impliquait qu’on était soumis au désir de ses géniteurs, de ce qu’ils espéraient de nous. Mais que se passerait-il si l’enfant ne répondait pas à leurs attentes ? Comment était supposé se sentir un enfant qui ne répondait finalement pas au désir de ses parents ?


* * *


Tant de questions qui demeureront sans réponse, pensa l’enfant, ses pieds ne touchant plus terre et le désir de ses parents balayé par le vent qui la soufflait aux mille coins du monde. « Peut-être aimons nous davantage le désir que l’objet désiré… », conclut-elle à voix haute. Et sur ces mots, elle poursuivit sa route.



lundi 16 juillet 2018

Postal I - Tan lejos de todo y tan cerca de nada


A German



Ese día, te sentaste en tu sillón y te preguntaste cómo habías llegado ahí. Hacía tiempo que no te lo preguntabas. De hecho, nunca te habías preguntado eso. En tu vida las cosas habían llegado ellas mismas, desde siempre, y nunca habías tenido que preguntarte por qué habían acontecido. En tu mundo, las cosas acontecían. Punto. No había nada más que agregar.

Pero ese día, sin saber por qué, te sentaste en tu sillón y te preguntaste cómo habías llegado ahí, desde cuando habías estado y por qué te habías quedado. Puede ser difícil a veces imaginar un cambio de vida. Peor es imaginar que la vida nos puede cambiar. Ese día te sentaste en tu sillón y te dormiste pensando en esa vida que te había cambiado.


Te volviste a ver en un lugar soleado. El cielo era tan azul como los primeros ojos que habías notado de niño. Las montañas irreales se erguían alrededor de ti y cada espacio entre ellas parecía haber sido medido por los mejores ingenieros. En sus cimas, una fina película de nieve como el azúcar en polvo que tu abuela agregaba a los panqueques al final de su cocción antes de servirlos. ¿Cómo habías llegado aquí ? ¿Dónde estabas ?

La llamaban Bahía Yendegaia. Su nombre venía de una palabra en lenguaje nativo, que significaba '' bahía profunda ''. Era de las más bonitas en el fin del mundo, ubicada en la extremidad este de la cordillera de Darwin y accesible únicamente por el canal Beagle. El fin del mundo. En esa época, habías viajado desde todos lados hasta allá, pensando tal vez en dejar el mundo humano para siempre o pensado quizás ''encontrarte'', a pesar de que todos sabían que eso no significaba absolutamente nada.

Se decía que la bahía había sido descubierta por los franceses al final del siglo XIX y que los navegantes al acercarse a la playa habían visto seis chozas que pertenecían a un grupo de cazadores recolectores llamados Yámana. El resto de la historia era fácil de adivinar.

Pero hoy, la bahía hacía parte del Parque Nacional Yendegaia sin que hubieran sido terminados los trabajos de construcción de una ruta que uniera el parque con Porvenir, la ciudad la más cercana.


¿Cómo habías llegado aquí ? Estabas caminando, llenando tus ojos de la grandeza del lugar y el viento frío congelaba tus labios a medida que llenaba tus pulmones del aire más puro que jamás habías respirado. Respirar. Hacía tiempo que no inspirabas y exhalabas conscientemente. Para ti, respirar era algo que tu cuerpo hacía mecánicamente, quizás desde siempre. Pero te volviste a ver ahí, joven, el calor de tus pensamientos y de tus ambiciones contrastando con el frío y la tristeza misteriosa del lugar.

En tierra permanecían los restos de una estancia abandonada. Nadie nunca supo quién había vivido ahí ni por qué ni desde cuándo se había ido. En la fachada de una de las casas, alguien había escrito algo y lo tuviste que leer varias veces para alcanzar a entenderlo.


Estoy tan lejos de todo y tan cerca de nada


Te sentaste en el porche frente a las palabras. ¿Quién había escrito eso? ¿Cuándo? ¿Hacía cuánto tiempo? ¿Qué había pasado aquí? Mientras más las mirabas, más percibías su lado oscuro.


Estoy tan lejos de todo y tan cerca de nada



Era como si alguien hubiera estado a punto de morir en ese lugar abandonado y alejado de toda civilización, alguien que había querido dejar un último mensaje en un último grito escrito. 

En el fondo de ti, algo te hablaba. Te decía que quizás tú también estabas lejos de todo y cerca de nada, que quizás habías dejado todo lo que eras para andar un sendero que no era el ''tuyo''. ¿Qué iba a acontecer en tu vida? ¿Qué elecciones tomarías tú para modelar tu vida, para creerla, para vivirla ? 


Te despertaste en tu sillón y miraste tus manos. Aún tenías varios años frente a ti pero por primera vez en tu vida te diste cuenta que ya no eras joven. La Bahía Yendegaia, sus montañas y esta misteriosa casa habían traído todo el recuerdo de tu pasado con ellos. Un pasado ligero y pesado a la vez, como una pluma de plomo.

Te enojaste, diciéndote que en tu vida las cosas habían llegado a ti sin que tuvieras que moverte hacia las que realmente querías. Las cosas que habías aprendido eran las que te habían elegido a ti, aunque siempre habías pensado haberlas elegido. 

Te calmaste y luego te pusiste a llorar, pensando que nunca habías podido elegir algo en tu vida. ¿Cómo debe sentirse alguien que nunca ha tenido que elegir algo ? Tus gustos, tus hobbies, tu manera de comportarte, de hablar o de guardar silencio, hasta tu manera de vestirte, todo había sido formateado por una fuerza exterior, una influencia más potente que tu poder selectivo. 


Te miraste  en el espejo y por primera vez, solo viste tu sombra, la parte de ti que nunca había estado bajo la luz, que nunca había sido expuesta o conocida.  

Ese mismo día, te levantaste de tu sillón y supiste que de ahora en adelante, las cosas iban a ser diferentes. No sabías dónde estabas, desde cuándo o por cuánto tiempo. Solo supiste que habías llegado ahí para finalmente empezar.




mercredi 7 mars 2018

La Parenthèse

À Quasar


À mon réveil, ma bouche était scellée par une croûte fissurée et blanche, par un ciment de non-dits et de silences. Je ne savais pas vraiment si j'étais éveillée dans le réel ou seulement dans un rêve. Je n'ai jamais vraiment su distinguer mes rêves de la réalité. C'était peut-être qu'il n'y avait pas vraiment de différences entre les deux. C'était peut-être aussi qu'être éveillée dans un rêve ou dans le réel importait peu, tant qu'on était éveillés.

Mes membres étaient endoloris et enflés, mon coeur rougit et mes lèvres asséchées par le sel. Je me surprenais à penser que demeurer muette à jamais ne m'importait plus, tant que je pouvais encore me rappeler ou du moins ne pas oublier. Et pourtant, j'étais saisie d'une terrible tristesse à l'idée que je ne pourrais peut-être jamais plus prononcer ton nom. Prononcer ton nom.

J'arrivais à peine à soulever mes bras et à remuer mes jambes alors que tout bougeait autour de moi. J'étais la seule statique dans une pièce mouvante. Mais à dire vrai, statique ou non, infirme ou non, tout cela était dorénavant sans importance. La seule chose qui importait vraiment était que mon esprit allait et divaguait encore au rythme des vagues et que le courant m'emportait bien au-delà du monde figé, de cette Réalité inventée et partagée qui faisait saigner mon coeur et couler ma mémoire.

Mais peut-être qu'un jour, par faute de ne plus l'avoir prononcé, peut-être qu'un jour, un jour lointain oui peut-être, je parviendrais à l'oublier, à oublier ton tiens de nom. Si je reste ici longtemps, assez longtemps, en m'imaginant que la routine me fera oublier le passé. 

Parce qu'il s'agissait de cela. Vivre des choses intenses une ou deux fois par année et ensuite tout faire pour revenir à la Réalité qu'on s'imposait. On faisait tout pour oublier mais on prenait plus de cinq cents photos en une semaine pour se souvenir à tout jamais. Pour toujours et à jamais.

Au fond, tout le monde savait bien que les meilleures photos étaient celles qu'on ne parvenait pas à prendre. De l'être aimé en contre-jour aux ciels étoilés en passant par notre propre reflet dans l'iris ensoleillé d'un enfant. Et je me souvins de ce photographe qui gardait chez lui plus de deux cents pellicules jamais révélées et qui m'expliqua que ce qui importait n'était pas la photo en elle-même sinon le simple moment où l'on appuyait sur le déclencheur, le petit clic. C'était uniquement ce petit clic qui comptait réellement et qui faisait en sorte qu'on se souvenait d'un portrait ou d'un paysage pour toujours et à jamais. 

Et c'est ainsi que moi je restais là, à ressasser sans cliché dans mon lit sans pouvoir bouger et sans être capable de prononcer ton nom. Prononcer ton nom. 

Mais le fait est que si je devais définir ce nom, je ne sais même pas comment je m'y prendrais. Je ne sais pas comment je pourrais définir cette lumière et je ne sais même pas si j'arriverai un jour à la considérer réelle. On m'a si souvent répété que cette lumière ne sonnerait pas à ma porte que quand j'ai entendu le timbre, j'ai répondu en peignoir et me suis retrouvée à moitié nue face à l'entité la plus lumineuse de l'univers. J'aurais voulu être parfaite. Ou au moins maquillée, manucurée, cirée et vernie de la tête aux pieds avec une haleine de menthe poivrée et un parfum de tulipe ou de lys. Mais j'étais là, debout dans un peignoir ni propre ni sale - où était-on censés mettre les vêtements ni propres ni sales ?, m'avait-il un jour demandé - , les yeux bouffis et le souffle chaud. Vulnérable. 

Je renonçai à définir cette lumière car je ne voulais surtout pas la limiter. J'entrepris alors des pirouettes mentales et au bout d'une heure, deux peut-être, je finis par me dire que je devais d'abord commencer par définir ce qu'était une parenthèse pour le savoir. Car si une parenthèse était ce qui interrompait la syntaxe adéquate de notre quotidien, ce qui venait rompre la routine pour nous montrer qu'il y avait autre chose, alors oui, je devais décidément commencer par là. Par autre chose.

Ton nom devint alors ce quelque chose qui venait préciser quelque chose qu'on ignorait, qui nous pointait les lacunes de notre savoir et qui ouvrait sur un élément nouveau ou inconnu qu'on refermait ensuite sur la linéarité de notre vie. Comme ça, comme si rien n'était. Et alors normalement et machinalement, on poursuivait l'écriture, avec cet élément nouveau et ces deux demi-lunes qui nous souriaient naïvement. La plupart parlait de digression et revenait sur terre. D'autres âmes perdues ne revenaient jamais. Elles se perdaient dans un micro-temps. Un temps qui n'existe qu'entre deux signes de ponctuation comme entre deux sourires. Quel jour sommes-nous ? Quelle heure est-il ? Questions superflues au sein d'un toujours aujourd'hui et d'un toujours maintenant.

Je ne suis jamais revenue. Je me suis égarée dans cette parenthèse, celle que l'on referme comme si rien n'était, celle qui spécifie le sens des choses, celle qui signifie et qui fait sens pour nous, celle qui s'éternise parfois sur plusieurs lignes et qui nous fait perdre le fil de l'histoire, de notre histoire, de notre vie et de notre quotidien, qui nous fait perdre la boule aussi, qui nous plonge dans un autre univers qu'on ne veut plus quitter, non, on ne veut et on ne peut retourner au texte original à la syntaxe construite, on veut rester dans la parenthèse, dans l'inconfort de l'incertitude, dans cette cavité duveteuse qui peut se refermer à n'importe quel moment quand on prétend avoir été assez précis ou quand on n'a plus rien à dire. 

Cette parenthèse, celle qu'on souhaiterait parfois ne jamais refermer et qui se rabat parfois sur nous d'une rafale de vent, pour toujours et à jamais.